Maramureș
10h, après un bus et quelques centaines de mètres à pied, nous débarquons chez le loueur de voiture, confiants. Effectivement, malgré ce qui m'avait été annoncé par mail, une voiture est bien dispo et nous attend. Nous allons pouvoir entamer la deuxième partie de notre voyage, la Roumanie rurale. Première étape en Maramureș, région la plus traditionnelle de Roumanie où les habitants luttent de toute leur force contre la pression de la modernité pour maintenir leurs traditions ancestrales. Tenues traditionnelles, travail du bois et hospitalité sont ce que nous avons pu vivre pendant ces quelques jours.

Notre chemin pour y arriver sera un émerveillement constant.

Des petites routes sous les arbres, des vaches sur la route, des épingles dans la montagne, les sapins à perte de vue, les nids de cigogne qu'on s'amuse à compter.



On compte les nids, et on compte les cigognes dedans. Les maisons fleuries des roumains, qui mettent tout leur cœur à avoir de jolis jardins aux fleurs qui débordent. On monte, on monte toujours plus au Nord. On se retrouve à 70 mètres de l'Ukraine, on peut presque toucher les feuilles des arbres ukrainiens. Seule la Tizsa, cette rivière parmi les plus poissonneuses d'Europe, nous sépare de ce pays en guerre depuis trop d'années.
Nous arrivons à Săpânța. Ici se situe l'un des cimetières les plus étonnants du monde : le cimetière joyeux.

C'est Stan Ioan Pătraș, qui, en 1935, renoua avec d'anciennes traditions valaques. Aleksandar Repedzic, dans Libé, nous explique : « Les Valaques, dit-il, croient que l’au-delà est sombre, froid, vide, sans eau, sans feu, sans lumière, sans nourriture. C’est pourquoi il faut donner au défunt de l‘eau pour qu’il étanche sa soif, du feu pour qu’il se réchauffe, de la lumière pour qu’il puisse voir les autres défunts de sa famille, de la nourriture sans laquelle il n’y a pas de vie ainsi que toutes les autres choses que le défunt utilisait au cours de sa vie. Sept ans après sa mort, on va chez les femmes qui parlent avec les morts afin que la famille sache si le défunt a bien tout reçu et s’il lui manque encore quelque chose dans l’au-delà ».

Stan Ioan Pătraș couple ces traditions avec celles, bien ancrées, de l'artisanat et de l'art du bois. Ainsi fut créé le cimetière joyeux, qui compte actuellement environ 800 tombes. Sur chaque croix, surmontée d'un petit toit, des scènes de la vie et de la fin du défunt sont figurées ; un petit texte, parfois humoristique, évoque son caractère ou des moments importants de sa vie. J'ai pu utiliser mon traducteur qui n'était pas parfait, et je suis sûrement passée à côté des poèmes, mais le message principal était là.


Cette relative légèreté face à la mort renvoie à la croyance selon laquelle la mort n'est pas à craindre mais à célébrer, n'étant un passage vers une vie meilleure.


Personnellement, je n'ai pas trouvé que c'était un cimetière "joyeux". ça reste un cimetière, avec des jeunes, des bébés même, des pères, des mères, des filles, des grand-mère que les familles pleurent encore. Mais ces couleurs rajoutent de la vie à la mort, de la douceur dans la peine. Et surtout il est venu nourrir ma recherche de spiritualité qui m'anime depuis quelque temps ; de toute façon la mort est partout visible ici, les cimetières entourent les églises et on les voit de très loin.
J'ai adoré les croix colorées par contre, car je trouve que la mort est déjà si triste qu'on n'a pas besoin de rajouter du gris partout. De la couleur partout plutôt !


Il faut dire que le sujet me crispe un peu depuis quelques années ; j'allais dire depuis que je vieillis, mais c'est vrai, puisque je m'approche tout près de la quarantaine. L'appréhension est d'abord arrivée quand j'ai eu mon 3ème enfant ; je pense que dans une autre vie, j'ai perdu ma mère alors que j'étais enfant. Le traumatisme qui en a découlé a traversé les vies pour me marquer encore aujourd'hui. L'idée que mes enfants puissent perdre leur maman et vivre ce traumatisme est une de mes plus grandes angoisses aujourd'hui, car j'imagine à quel point cela peut marquer. Heureusement j'ai pu grandir sans perdre la mienne enfant et j'ai une infinie gratitude pour cela.
Ensuite, voir mes parents vieillir, et conscientiser qu'ils sont maintenant plus près de la fin que du début, même si je leur souhaite encore une bonne quinzaine d'années à profiter, au moins ! Et se consoler d'avance en se disant que j'en profite à fond, encore aujourd'hui. Je n'aurai pas de regrets.
Et puis, s'interroger sur sa propre mort. Il y a quelque chose dont je n'arrive pas encore à me défaire aujourd'hui. "et toi maman, tu préfèrerais être enterrée ou incinérée ?" me demande Milàn. Eh bien mon chéri, je ne sais pas encore répondre à cette question. J'ai beau savoir que le corps n'est qu'une enveloppe charnelle, qui n'a plus d'utilité après la vie, l'idée d'être enfermée dans un cercueil m'oppresse et me fait suffoquer d'avance. D'accord, mais l'incinération m'angoisse aussi. Brûler, c'est tout autant oppressant non ? Alors je lui réponds que ça dépendra d'eux, mes enfants. Auront-ils besoin d'un endroit pour se recueillir ? A notre époque où nous n'avons plus d'ancrage pour la vie, que reste-t-il de la tombe de quelqu'un quand on vit à des milliers de kilomètres ? Moi, qui parcourt le monde de mon vivant, est-ce bien raisonnable de rester immobile quelque part, quand mes cendres pourraient me maintenir dans le mouvement, et dans le voyage ?

Ces réflexions passées, nous avons pu continuer plus loin dans le village et approcher de près ce que "la civilisation du bois" a produit de mieux, les églises et les portails en bois.
Première confrontation avec le monastère de Săpânța, classé à l'UNESCO. Son église serait la plus haute construction en bois d'Europe (78m).


On continue notre route pour notre étape de la nuit, le village de Breb, un village très isolé et fort rustique : voici notre chambre.


L'accueil chez l'habitant est souriant, car de toute façon nous ne pouvons communiquer que comme ça. A part bonjour et merci je ne connais pas le roumain, et eux ne connaissent pas d'autre langue que la leur.
On se fixe rendez-vous pour le dîner à 19h et en attendant on va un peu se dégourdir les jambes, rapidement surpris par la pluie.


Nous sommes à la ferme et découvrons la vie rurale de ceux qui nous accueillent : potager, animaux, notre repas viendra intégralement des lieux.






Enfin nous nous endormons, fatigués par ce long voyage et pressés de découvrir la suite !
Mais avant...un petit déjeuner pour prendre des forces


C'est à Breb que nous découvrons plus précisément la vie des habitants. Nous avons passé quelques heures à se balader dans le village, sous la pluie, puis sous le soleil, puis à nouveau sous la pluie et ainsi de suite......Ici beaucoup d'artisans y sont installés. Je m'attendais à un endroit très touristique puisque son rayonnement international est arrivé jusqu'au roi Charles (oui encore lui) qui y possédait une maison il y a encore quelques années mais en fait il n'y avait absolument personne. Désert.





On a admiré les jolies maisons en bois et fleuries, et surtout les portais en bois sculptés, typiques de la région. Une tradition qui est restée et qui se perpétue, et qui renferme une signification profonde. Ils constituaient une barrière symbolique entre l'intérieur, le monde protégé, et l'extérieur, inconnu et ses dangers.
L'arbre de vie, le serpent qui préserve du mal, les oiseaux symboles de l'âme humaine et un visage pour protéger des esprits comptent parmi les motifs les plus courants, comme le soleil et la corde enroulée, symboles de vie et de continuité.
Au fil du temps ils sont devenus des marqueurs du statut social : plus le portail est haut et délicatement sculpté, plus le statut de son propriétaire est élevé.








On repart direction les églises en bois de la région.

On fait une rapide halte à Cornești, la plus ancienne église du Maramures à ne jamais avoir été déplacée depuis sa construction en 1615.


On visite aussi celle de Bârsana qui date de 1720, classée à l'UNESCO.



On s'arrête bien plus longtemps au monastère de Bârsana, un lieu de pèlerinage populaire absolument captivant et hyper photogénique avec toutes ses fleurs !












En route direction la vallée de l'Iza



Avant d'aller se coucher on passe aux jeux de la Mocăniță, du nom de ce petit train à vapeur qui serpente dans les zones montagneuses. J'avais prévu de le faire mais nous avons finalement décidé de faire autre chose (les raisons principales : sièges en bois inconfortables pendant 5h, très cher, 300 touristes par train qui se battente pour les places à gauche dans les wagons ouverts, le bruit et l'odeur (sans faire ma Chirac) de la locomotive...)


Il fallait alors décider comment occuper notre journée. J'ai proposé une rando, ils ont adhéré. Milàn a mis son véto pour le télésiège, Billie a mis son véto pour une rando trop longue ; après des heures de recherche j'ai trouvé le combo idéal.
Nous voilà donc partis à l'assaut de la cascade Cailor dans les monts Rodna, la cascade la plus haute de Roumanie (90m). La légende raconte qu'une horde de chevaux, poursuivie par un ours, serait tragiquement tombée depuis le haut des chutes. d'où son nom.
C'est un endroit très fréquenté, même si 90% des visiteurs montent en télésiège. Nous avons pris un chemin annexe, débutant au bout d'une route caillouteuse à la fin d'un village. Ainsi les conditions de tout le monde étaient respectées. Les enfants ont adoré, on a passé un super moment.















Au lit ! demain on change de région.


































Ces églises semblent contemporaines ! Elles sont vraiment remarquables ! Merci pour ce partage de tes pensées, les traductions sur les tombes, c'est mieux que deux dates, non ?
Et bravo aux randonneurs
Magnifique article à ton image , on passe par toutes les émotions , entre la visite du cimetière , les portails des très riches et les photos de vous trois, il y a d'ailleurs un air de famille. Merci à toi de nous transporter
Paysages splendides et que la nature est belle, surtout les mille fleurs….!!
Trop bien! J'ai adoré retrouver les églises en bois et le trop mignon cimetière, qui donne une autre impression de la mort , en effet quelque chose de joyeux et simplement un passage.
J'ai trop aimé découvrir la montagne, bravo à tous les 3 pour la rando!